Quand le suicide devient soin
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Quand le suicide devient soin

Je ne peux pas dépasser son âge.

Vingt-six.

Aux États-Unis, si un homme de 26 ans se présente à l’hôpital et dit qu’il veut mourir parce qu’il est déprimé, la réponse n’est pas une paperasse pour l’aide à mourir. C'est une évaluation psychiatrique. C'est une surveillance anti-suicide. C'est une intervention.

Nous intervenons dans ces moments-là car une dépression sévère peut altérer le jugement. Une personne en crise peut ne pas être en mesure d’évaluer clairement l’avenir ou d’évaluer les conséquences de manière stable. La protection, et non la permission, est la réponse standard.

Au Canada, ce même homme de 26 ans a été approuvé pour décès.

Kiano Vafaeian vivait avec un diabète de type 1, une perte de vision importante et des antécédents de dépression. Il n’était pas en phase terminale. Il n’était pas dans les derniers jours de sa vie. Selon des informations publiques et des déclarations de sa famille, il a demandé accès au programme canadien d'aide médicale à mourir. Après avoir été refusé dans un premier temps, sa demande a ensuite été approuvée.

Le 30 décembre 2025, sa vie a pris fin grâce au système de santé canadien.

Il est important de préciser comment cela s’est produit.

En vertu de la loi canadienne actuelle, la maladie mentale à elle seule ne donne pas encore droit à l’aide médicale à mourir. Le Parlement a approuvé en principe un élargissement pour permettre l’éligibilité lorsque la maladie mentale est la seule condition sous-jacente, mais la mise en œuvre a été retardée et est désormais prévue pour le 17 mars 2027.

Cependant, depuis 2021, les personnes qui ne sont pas en phase terminale peuvent être admissibles à ce que l'on appelle la voie 2 si elles souffrent d'une maladie, d'une affection ou d'un handicap grave et incurable qui provoque des souffrances persistantes qu'elles jugent intolérables, et si deux praticiens indépendants déterminent qu'elles sont capables de prendre la décision.

La dépression peut coexister avec de telles conditions. La capacité est la charnière.

Pour recevoir l’AMM, une personne doit être jugée capable de comprendre les informations pertinentes et d’apprécier les conséquences raisonnablement prévisibles de la décision. Dans ce cas, deux praticiens ont conclu que le seuil était atteint.

C'est la voie légale.

La question morale est de savoir si une dépression grave peut coexister avec un jugement stable et totalement fiable quant à la fin de la vie.

Pendant des décennies, les sociétés occidentales ont traité les idées suicidaires comme une urgence psychiatrique. Les campagnes de santé publique appellent à l’intervention. Dans de nombreuses juridictions américaines, les personnes en crise suicidaire aiguë peuvent être placées sous détention temporaire involontaire précisément parce que leur jugement peut être altéré.

Le consentement requiert la capacité. La capacité nécessite de la clarté.

Le régime d'euthanasie du Canada fonctionne désormais en tension visible avec ce principe de longue date.

L’élargissement de l’éligibilité ne s’est pas fait sans heurts. En 2016, l'aide à la mort a été légalisée à la suite de l'arrêt Carter de la Cour suprême, initialement liée à une mort raisonnablement prévisible. En 2021, le Parlement a adopté le projet de loi C-7, supprimant cette exigence. Depuis lors, l’éligibilité s’est étendue au-delà des malades en phase terminale.

Les chiffres reflètent le changement. Santé Canada rapporte 15 427 décès liés à l'AMM en 2023, ce qui représente 4,7 % de tous les décès au pays cette année-là. Le rapport 2024 fait état de 16 499 décès liés à l’AMM, ce qui représente 5,1 % de tous les décès.

Il ne s’agit pas d’une exception marginale. C'est une partie établie du système de santé.

Le Canada fonctionne selon un modèle à payeur unique financé par le gouvernement. L'État finance les soins psychiatriques, la gestion des maladies chroniques, l'aide aux personnes handicapées et les traitements de longue durée. L’État finance également l’aide à mourir. Aucune accusation de mobile n’est nécessaire pour constater la tension structurelle. Lorsque le prestataire de soins est également le payeur, et lorsque le traitement à long terme est coûteux alors que l’aide à mourir est définitive, les garanties protégeant les personnes vulnérables doivent être exceptionnellement solides.

Au lieu de cela, l’éligibilité s’est élargie.

La conception chrétienne de la dignité humaine commence par une vérité plus ancienne que l’autonomie moderne : les êtres humains portent l’image de Dieu. Cette dignité ne fluctue pas en fonction de la santé, de l’indépendance, de la productivité ou de la stabilité émotionnelle. Cela ne disparaît pas lorsqu’une personne se sent accablée ou dépassée. Cela ne s’évapore pas dans l’obscurité de la dépression.

La souffrance n’efface pas la valeur.

Le fait que le Parlement ait approuvé en principe l’extension de l’aide à mourir aux personnes dont la seule condition sous-jacente est une maladie mentale, même s’il a retardé à plusieurs reprises sa mise en œuvre pour des raisons de sécurité, révèle à quel point le débat a déjà progressé.

Une société qui considérait autrefois le désespoir suicidaire comme une condition exigeant une intervention est en train de construire des cadres juridiques qui peuvent, dans certaines circonstances, le valider.

Kiano Vafaeian avait 26 ans. Dans de nombreuses juridictions américaines, sa déclaration selon laquelle il voulait mourir aurait déclenché une intervention et une protection immédiates. Au Canada, cela a déclenché l'approbation.

Ce contraste ne devrait pas simplement nous déstabiliser. Cela devrait nous alarmer.

Lorsqu’une nation passe de la prévention au suicide à sa facilitation, ce changement n’est pas procédural. C'est civilisationnel. Nous sommes passés de la protection des personnes vulnérables à l’acceptation de leur désespoir.

Les mots compassion et dignité demeurent, mais ils n’ont plus le même sens qu’avant. Autrefois, prendre soin signifiait se placer entre une personne qui souffre et un préjudice irréversible. Maintenant, cela peut signifier signer l’autorisation.

Je connais le suicide de première main. J'ai vu l'effet que la dépression peut avoir sur le jugement d'une personne. J'ai vu la dévastation qu'il laisse derrière lui. Le désespoir n'est pas la clarté. C'est une maladie.

Un jeune homme assombri par la dépression n’avait pas besoin de l’État pour confirmer que ses pensées les plus sombres étaient raisonnables. Il lui fallait une société suffisamment forte pour dire non.

Si le désespoir peut être certifié comme un consentement, alors la protection s’est effondrée. Et lorsque la protection des malades mentaux s’effondre, aucune personne qui souffre profondément n’est vraiment en sécurité.

Ce n'est pas de la pitié. C’est un abandon habillé du langage du souci.