La revendication de paix de l'Azerbaïdjan avec l'Arménie, première nation chrétienne au monde, comporte des failles
Dans une récente interview accordée à France 24, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a déclaré que la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan était déjà réalisée. « Pour l'Azerbaïdjan, le conflit est terminé », a-t-il déclaré, mettant l'accent sur la coopération économique et la connectivité régionale comme preuve de la stabilité. Il a ajouté que « nous avons besoin de paix dans la région » et que l’Azerbaïdjan recherche « des relations normales avec tous ses voisins ».
Ces déclarations offrent une vision pleine d’espoir. Mais en tant que chef religieux, défenseur de la liberté religieuse internationale et PDG de SaveArmenia, je crois que la paix doit être mesurée non pas par des déclarations mais par la réalité. La vraie paix repose sur la justice, la dignité mutuelle et la protection des droits fondamentaux. Elle ne peut pas être durable si les questions fondamentales restent non résolues ou si le récit d'une partie définit le processus.
Je soutiens l'engagement diplomatique et la normalisation entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, car une paix durable est à la fois nécessaire et réalisable. Pourtant, je suis profondément préoccupé par le fait que le discours actuel risque de créer un faux sentiment de clôture tout en laissant les questions les plus importantes sans réponse. La communauté internationale, et en particulier les États-Unis, doit rester concentrée sur la question de savoir si les conditions d’une stabilité durable existent réellement.
L'Arménie est la première nation chrétienne au monde, ayant adopté le christianisme comme religion d'État au début du IVe siècle. Depuis plus de dix-sept siècles, l’identité arménienne est indissociable de la foi. Ses églises, monastères et traditions sacrées ne sont pas seulement des trésors nationaux mais font également partie du patrimoine commun du christianisme mondial. Cette réalité civilisationnelle et spirituelle est largement absente des messages diplomatiques actuels, mais elle est essentielle pour comprendre à la fois le traumatisme et la résilience du peuple arménien.
L’une des préoccupations les plus urgentes concerne le maintien en détention des prisonniers arméniens. Malgré les progrès diplomatiques, l'Azerbaïdjan continue de détenir plusieurs anciens responsables du Haut-Karabakh et d'autres détenus. En février 2026, les autorités azerbaïdjanaises ont condamné l'ancien ministre d'État Ruben Vardanyan à une longue peine de prison pour des accusations liées au terrorisme. Les observateurs internationaux et les défenseurs arméniens ont exprimé de sérieuses inquiétudes quant à la régularité de la procédure et à la motivation politique. Ces détentions sapent la confiance et soulèvent de profondes questions quant à savoir si la réconciliation ou l’effet de levier guide le processus.
Une paix durable ne peut coexister avec les prisonniers politiques. Du point de vue de la liberté religieuse, cette question s’étend au-delà de la politique. Beaucoup de personnes détenues représentent une communauté qui a enduré des déplacements, des persécutions et la perte de sa patrie historique. Leur maintien en détention indique que le pouvoir, plutôt que la justice, pourrait façonner l’avenir.
Les conséquences humanitaires de la crise de 2023 restent également non résolues. Suite à l'opération militaire de l'Azerbaïdjan au Haut-Karabakh, plus de 100 000 Arméniens de souche ont fui la région, selon les Nations Unies. Cet exode a effectivement mis fin aux communautés chrétiennes arméniennes vieilles de plusieurs siècles sur le territoire. Dans mon travail auprès des familles et des chefs religieux arméniens, j'ai entendu personnellement des histoires de perte, de traumatisme et d'incertitude. Il ne s’agit pas d’évolutions géopolitiques abstraites. Ce sont des tragédies humaines qui continuent de façonner la région.
Les églises et les monastères ne sont pas de simples monuments historiques. Ce sont des expressions vivantes de foi, d’identité et de continuité pour un peuple dont l’héritage spirituel s’étend sur des siècles. La préservation de ces espaces sacrés est un test évident pour savoir si la paix inclura véritablement le respect de la liberté religieuse et du patrimoine culturel. Pourtant, cela soulève une question importante. Si la protection des sites religieux et culturels est une priorité mondiale, pourquoi l’UNESCO n’a-t-elle pas joué un rôle plus visible et plus proactif pour garantir un suivi et une responsabilisation crédibles ?
Même si des déclarations ont été faites, les mécanismes transparents et durables restent limités. En l’absence d’accès officiel, des organisations telles que Caucasus Heritage Watch, affiliée à l’Université Cornell, ont utilisé l’imagerie satellite pour identifier les modifications et dommages importants sur plusieurs sites, soulignant ainsi le besoin urgent d’une surveillance indépendante et d’une responsabilité internationale.
Lors de son entretien avec France 24, le président Aliyev a présenté l’Azerbaïdjan comme le principal moteur de la paix et de la stabilité. Toutefois, une véritable réconciliation nécessite plus que des récits unilatéraux. Cela nécessite de l’humilité, une reconnaissance mutuelle et une préparation des sociétés à la coexistence plutôt qu’au triomphe. Une paix perçue comme imposée ou unilatérale ne durera pas.
D’importants problèmes structurels restent également non résolus. La démarcation des frontières, les couloirs de transport et les garanties de sécurité à long terme restent en cours de négociation. Ce ne sont pas des questions techniques. Ils sont fondamentaux pour la confiance et la stabilité. Les déclarations prématurées de succès risquent d’affaiblir l’influence diplomatique et de négliger les signes avant-coureurs dont l’histoire a montré qu’ils peuvent conduire à une reprise du conflit.
Dans mon rôle à la tête de Sauver l’Arménie, je m’engage à impliquer les décideurs politiques, les chefs religieux et les partenaires internationaux pour garantir que tout processus de paix soit non seulement stratégique mais moral. Les États-Unis ont joué un rôle important en facilitant le dialogue. Ce leadership doit désormais se concentrer sur des résultats mesurables.
Premièrement, les États-Unis devraient donner la priorité à la libération des détenus et à des procédures juridiques transparentes. Un engagement diplomatique soutenu, y compris le recours à des outils ciblés lorsque cela est nécessaire, peut renforcer l’importance de la justice et de la responsabilité.
Deuxièmement, la liberté religieuse et la protection des minorités doivent être intégrées dans tout cadre de paix. Cela correspond aux engagements de longue date des États-Unis et au travail de la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale et du Bureau de la liberté religieuse internationale du Département d'État. La stabilité durable est étroitement liée à la protection de la conscience et des convictions.
Troisièmement, la communauté internationale devrait soutenir une surveillance indépendante du patrimoine culturel et religieux de la région. La coopération avec l'UNESCO et d'autres institutions peut renforcer la transparence et la confiance.
Quatrièmement, le Congrès devrait poursuivre son engagement bipartisan par l’intermédiaire du Caucus arménien du Congrès et des coalitions internationales de liberté religieuse afin d’assurer une surveillance et une orientation stratégique durables.
Enfin, une paix à long terme nécessite un investissement soutenu dans la société civile et un engagement entre les peuples qui renforcent l'identité chrétienne historique et la résilience de l'Arménie en tant que première nation chrétienne au monde. Les accords entre gouvernements ne sont qu’un début. La confiance doit être reconstruite grâce à une confiance renouvelée, à la continuité culturelle et à la préservation de la foi et du patrimoine qui ont soutenu le peuple arménien pendant des siècles.
L'interview du président Aliyev donne un aperçu de la manière dont l'Azerbaïdjan cherche à cadrer le moment actuel. Mais le monde doit regarder au-delà de la rhétorique et rester attentif aux réalités plus profondes qui façonnent la région.
Je crois que la véritable paix dans le Caucase du Sud doit être ancrée dans la justice, la dignité et la protection de la foi et de l’identité. Une paix qui ignore les souffrances et les peurs des communautés vulnérables ne durera pas. Une paix fondée sur la liberté religieuse, la dignité humaine et le respect mutuel peut toutefois jeter les bases d’une réconciliation et d’une stabilité à long terme.
Les enjeux ne sont pas seulement régionaux. Ils sont moraux et globaux. Et la justice, pour être réelle, requiert de la vigilance.

